2006.11.27

Orphelin

Comment on dit ça déjà? Ha oui:

Décédé le 24 novembre 2006, il laisse dans le deuil sa femme et son fils...

 

Gnagnagna.

Il y a aussi la variante laïcisée de l'immortalité de l'âme:

Bien que son corps nous ait quitté, il demeurera vivant dans nos souvenirs...

 

Ouais. Pas tout à fait faux. En fait, stricto sensu, c'est parfaitement vrai. Mais ça l'était aussi la veille de sa mort: il vivait, entre autres, dans nos souvenirs. Tentative bien vaine d'édulcoration de la véritable mort. Il n'a jamais été question que la mort d'un corps entraîne la mort du souvenir dans l'esprit des autres. Un enfant de huit ans est capable de comprendre ça.

Et un enfant de huit ans a probablement un rapport plus concret, plus physique à la mort que bien des adultes qui se bouchent les yeux devant l'inéluctable. Pas pour rien qu'ils soient terrifiés, les enfants, devant la mort. Ils comprennent instinctivement ce qu'elle représente.

Selon nos expériences, la mort présente bien des visages. Parfois insupportablement violente - l'enfant assassiné. Parfois "naturelle" - la vieille dame de 90 ans s'éteignant dans son sommeil. Souvent déchirante. Toujours douloureuse pour ceux qui aimaient.

La mort pour moi c'est un papa joufflu, rieur, bon vivant, excentrique, curieux de tout, habile sculpteur, amoureux depuis toujours de ma mère, liseur intempestif, père attentif et fier, ronchonneur au coeur tendre. Qui est devenu trop rapidement un petit vieillard de 60 ans rabougri, triste et en colère contre lui-même, qui ne pouvait plus ni boire ni manger ce qui lui plaisait, coincé dans sa jaquette d'hôpital bleu poudre, ne s'intéressant à plus rien, trop faible pour même penser à dessiner un nouveau projet de sculpture, contraint de prendre ma mère d'un seul bras, étendue tant bien que mal sur son lit d'hôpital ouvert à tous vents, n'ayant ni l'intérêt ni la force de lire seulement les grands titres des journaux, n'étant plus en mesure de suivre les projets de son fils, n'ayant même plus la force pour râler contre le Pape ou l'imbécilité généralisée de notre monde.

La mort pour moi ce n'est même pas mon père dont il ne restait que l'ombre de lui même - son ombre était immense, alors qu'il n'en restait qu'un petit filet de grisaille. C'est son corps émmacié de plaques bourgognes, trace des je ne sais combien d'injections. C'est ses jambes presqu'aussi maigres que mes bras, alors qu'elles tiraient naguère des troncs d'arbres plus gros que moi. C'est ses yeux creusés par la fatigue du combat contre la maladie. C'est un sourire qui est trop douloureux à esquisser, car ça lui pompe trop de sang. Ce sont les spasmes de sa respiration dans le coma, alors que ses poumons ne répondent qu'avec automatisme à un surplus de gaz carbonique par un appel d'oxygène violent. C'est un papa gros comme un espoir déchu dans un lit d'hôpital, entubé et branché sur des solutés, la bouche ouverte qui râle tout doucement parce que son cerveau il ne lui envoie pas le message de la fermer cette bouche, que c'est pas très chic, franchement, d'avoir la bouche ouverte, et j'ai ma mère qui lui donne un baiser sur sa bouche béante comme un enfer. Qui me dit: tu sais, ton père il a réagit ce matin lorsque je l'ai embrassé - quand réagir, c'est changer subtilement de rythme respiratoire.

La mort pour moi c'est mon père qui n'est plus là pour me retrouver cette citation que je cherche depuis des jours, qui n'est plus là pour écrire des petits mots doux à ma mère encore et toujours après 42 ans d'amour, qui n'est plus là pour râler contre Bush, le Pape et tous les esprits obtus de la Terre, qui n'est plus là pour terminer une sculpture inspirée du "Cri" de Munch, qui n'est plus là pour cuisiner des heures des repas spectaculaires, qui n'est plus là pour faire le tour des librairies d'occasions partout dans le monde à la recherche DU livre sur Perec ou Dalì, qui n'est plus là... pour être mon père.

La mort, c'est mon père qui n'est maintenant qu'un petit tas de cendres. Ces bras qui m'embrassaient timidement mais chaleureusement, ces cuisses sur lesquelles il m'a fait galopper il y a bien longtemps, cette poitrine sur laquelle je me suis endormi d'innombrables fois, cette bouche qui soufflait chaudement dans mon oreille pour soulager mes otites, ces yeux taquins dont j'ai été le complice, ne sont plus qu'un misérable tas de poussières. Après un séjour de deux ou trois heures à 1000 degrés celsius, elles sont maintenant dans une petite boîte de PVC noir de 8" x 3.5" x 6". Mon père est dans une boîte de plastique.

C'est ça la mort, shit. 

medium_Papa_annees_90.jpg

www.MarioMarcil.org 

Commentaires

Ma fille est née le même jour...

Ecrit par : Ianik | 2006.11.28

Je suis sûre qu'elle a adoré sa leçon de sculpture quand ils se sont croisés dans le ciel ...

Ecrit par : Ianik | 2006.11.29

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