2005.01.04
1. Fabula
En sentant le sang chaud couler doucement sur la peau de son entrejambe, Fabula ressent le bonheur que seules les douceurs du quotidien peuvent apporter : l’odeur chaude de la lessive fraîche, les premières notes après le dernier toussotement du spectateur, la lumière bleue des matins d’hiver. Il fait si froid en elle. De ces froids humides qui s’imprègnent aux appartements les soirs pluvieux de novembre, avant que le système de chauffage n’ait eu le temps de démarrer – trompé par le soleil d’après-midi. Non pas un froid sec de février. Plutôt la froidure qui entre au cœur des objets, s’y installe comme la maladie à l’intérieur du corps. Où l’on sait qu’il ne fait pourtant pas un froid de mort, où il suffit d’un édredon sur les draps pour dormir sans dommage. Mais qui nous rattrape, les orteils sitôt sortis du lit. Qui endort les murs et love les chats sur eux-mêmes. Éteint la couleur des murs.
Fabula l’a compris : s’il fait si froid en elle, c’est qu’il vente sous sa peau. Un vent constant. Ininterrompu. Assourdissant. Elle l’a compris au cours d’un séjour aux Îles-de-la-Madeleine. Jacob avait loué une maisonnette, jolie petite boîte de bois peinte vert pomme, échouée on ne sait pourquoi au beau milieu d’un champ de carex, à quelques mètres d’une courte falaise ocre baignée par le Golfe. Les Îles, insignifiant carré de sable au milieu de l’Océan (ou presque), possèdent trois caractéristiques : les arbres n’ont pas plus d’un mètre, il y a du sable partout – sous les ongles d’orteils, entre les pages des livres ou sur le fromage qu’on croyait appétissant – et il vente sans répit. Les deux premières étant la conséquence de la dernière. Ce vent. De vieux marins de Cap-aux-Meules prétendent qu’il y a de cela plusieurs décennies, on a connu deux semaines sans la moindre brise sur tout l’archipel. Les cerfs-volants pliés, les enfants paniqués, les véliplanchistes en pleurs, etc. Mais ce ne sont que fausses légendes de saoulons pour épater les touristes – et se faire payer un bock de bière.
Toujours, il vente aux Îles. Ça vous rentre dans les oreilles et ça s’y installe comme une belle-mère en phase terminale dans votre vie : aucune possibilité de s’y opposer ni de fuir ; invariablement, ça vous rattrape. Bien sûr, on peut y échapper quelques heures : en s’enfermant dans une épicerie ou un restaurant. Éphémère trêve. Il vous rattrapera, le vent, dès que vous aurez mis le pied dehors. Et recommencera son agaçant assourdissement. Ces quelques minutes, ces quelques heures passées à l’abri auront été un baume, comme ces quelques petites secondes après vous être mouché où votre nez sera dégagé et pourra respirer, alors que vous êtes congestionné. Mais sitôt, les sécrétions le rebouchent et vous revoilà congestionné. Mais sitôt sorti de l’épicerie ou du restaurant, le vent sifflera à vos oreilles. Continu. Irritant. Agaçant. Agressant. Le marteau pilon des employés de la voirie municipale le matin à 7h que vous n’avez aucune possibilité d’arrêter.
Ce vent, cet assourdissant vent, Fabula le sentait à chaque seconde de sa vie sous sa peau. Pas dans son cœur (il était occupé à charrier du sang), pas dans son âme (elle ne sait pas trop où elle se trouve, si jamais elle se trouve en quelqu’endroit), pas dans sa tête (il n’y a pas de place, il y a une cervelle). Sous sa peau. Entre ses muscles et son épiderme. Elle le voit, le vent, qui passe par petites vagues, qui fait des petits plis sur sa peau comme sur l’eau du lac. Sans que personne ne s’en soucie. Qui s’inquiéterait du vent sur l’eau ? Qui s’inquiète du vent sous la peau de Fabula ? Sûrement pas Jacob, cet enfant de chienne rationnel et courtois et humain et tellement gentil et qui sait faire la crème brûlée comme pas un et qui connaît le nom de toutes les monnaies du monde. Que tout le monde trouve tellement gentil, tellement attentionné, tellement exceptionnel. Sûrement pas Jacob.
Ce que Jacob n’a pas compris, c’est que Fabula, elle a la peau trop courte. On a parfois une jolie veste, de la plus belle soie, avec des reflets dorés magnifiques qui se marie parfaitement avec ce pantalon noir bien coupé. Mais trop courte, à peine trop ajustée pour que personne ne le remarque, mais qu’on ressente un irrémédiable inconfort lorsqu’on la porte. Ainsi de la peau de Fabula. Jolie, douce, parfaitement agencée à ce joli corps élancé et sexy. Mais trop courte, trop étroite, trop ajustée. Ça n’est quand même pas de sa faute si elle est née avec une peau trop courte. Mauvais dispatch de grandeurs dans la grande ingénierie de la naissance. Il faudrait une réingénierie. Retour à l’usine. Refaites vos calculs, messieurs les designers. Ça ne marche pas votre truc. Je me sens coincé sous ma peau. Alors quand il vente dessous, ça ne passe pas. Il étouffe le vent. Il grince sous chacun de mes poils, entre chacune des cellules de mon épiderme. Ça fait mal, à la longue, vous comprenez ? Le vent aux Îles, la première journée, ça fait exotique, ça nous change de la moiteur du centre-ville de Montréal. Mais après deux semaines, c’est à vous rendre fou de vous faire susurrer ainsi dans les oreilles sans arrêt. Mais personne ne vous croit. Parce que la veste, personne ne voit qu’elle est trop ajustée. Ils ne voient que le reflet doré magnifique. Ils oublient que j’étouffe dedans.
Qu’il vente sous ma peau.
Alors Fabula, elle ne désire qu’une chose, qui l’obsède, qui la hante comme une stupide chansonnette entendue à la radio le matin et qui vous suit toute la journée : faire sortir le vent. L’évacuer, lui donner une porte de sortie, qu’il arrête de siffler, de griffer sous la peau. Que la peau puisse enfin se détendre, s’étendre sur chacun des muscles, qu’elle puisse tomber comme doit tomber un vêtement dans lequel on est bien. Au chaud. Sans le remarquer. Alors Fabula, elle donne une porte de sortie au vent. C’est une toute petite porte, mais le vent, il n’en demande pas beaucoup pour circuler. Il a le chic de pouvoir emprunter les plus petites voies de circulation. Alors Fabula, elle prend une petite lame de rasoir. Elle s’assied en tailleur, à côté de son gettho-blaster, elle met de la musique à tue-tête. Jacob appelle ça « sa musique de mongol ». Du garage, du trash, du punk des années 2000. No future, mais pas de passé. Juste un bruyant présent. Généralement, elle s’habille de noir. Une jolie petite robe noire. Que Jacob lui a offert, il y a de cela quelques années. Intrigué par la mise en scène, son chat s’assoit à quelque distance pour observer. Narcisse, c’est son nom – un minuscule chat noir. Il ne doit pas faire plus de 20 cm de long. Un chat qui a oublié de grandir. Soupe au lait, par-dessus le marché. Mais fidèle. Le seul être vivant qui soit fidèle à Fabula.
Narcisse observe Fabula avec un rien d’indifférence. Il n’entend pas la musique que hurlent les haut-parleurs. Il est sourd. Est habitué aux comportements particuliers de sa maîtresse. Fabula sourit en voyant son chat assis – en fait, accroupi, comme seuls les chats peuvent le faire, avec cet air de chameau pas à sa place.
Et Fabula prend la lame de rasoir de sa main droite. L’applique doucement sur la peau de son avant bras gauche. Elle est gauchère, alors il est clair que c’est la peau de son bras gauche qui est la plus courte d’entre toutes. Elle applique la lame sur sa peau presque à l’horizontal. Elle est froide, la lame. Mais l’anticipation du plaisir qu’elle lui procurera réchauffe déjà Fabula. Alors, elle fait glisser, doucement, lentement, la lame sur le côté, qui entre tranquillement, naturellement, en fait, dans la sa peau. Pas très profondément. Juste un tout petit peu. Pour faire sortir le vent. Il sort. Il glisse lentement le long de la coupure. Rouge est le vent. Et chaud. Au rythme des battements de son cœur, qui ralentit, le sang coule le long de l’avant-bras de Fabula, jusqu’au creux de son coude. Goutte-à-goutte, il tombe sur son entrejambe. Trace une courbe irrégulière sur sa peau blanche. La réchauffe. C’est une lumière dans les yeux de Fabula. Cet éclairage particulier du soleil qui sort des nuages après trop de jours de pluie. Chaud, discret, mais précieux. Et Fabula sourit. Elle laisse tomber la lame et étend tranquillement le sang sur ses cuisses. Sent l’odeur un peu acre qui commence à se dégager. Et regarde sa plaie ouverte qui continue à décharger tout ce vent sur son corps, enfin libéré de sa veste trop courte. Enfin, elle respire. Elle s’allume une cigarette, avant de tailler une nouvelle petite porte au vent qui se libère de sous sa peau.
– Fabula, tabarnack !
C’est Jacob. Il vient de rentrer et de trouver Fabula assise par terre, du sang sur tout le corps, sur le plancher, sur les livres qu’elle a ouverts puis déchirés. La musique à tue-tête. Le poil du chat dressé sur son dos, surpris de voir surgir Jacob de nulle part. Fabula lui sourit. De ce sourire plat de politicien en campagne électorale, le regard vide. Elle est concentrée. Elle essaie de fumer sa cigarette sans tacher le filtre de sang, qu’elle a plein les mains. Comme un enfant qui jouerait avec de la boue, elle étend doucement le sang sur les pages déchirées. Il a déjà commencé à se coaguler. Il est visqueux.
Jacob éteint la musique. Constate que les blessures de Fabula ne sont pas un danger pour sa vie. Physique, à tout le moins. Il s’assoit sur une chaise face à elle. Tente d’attraper une cigarette sans tacher sa chemise et l’allume en tremblant. Il regarde sa femme, assis à des kilomètres d’elle. Si loin qu’il n’arrive pas à distinguer les traits de son visage. Sourit-elle ou pleure-t-elle ? A-t-il jamais été capable de distinguer l’un de l’autre ? Les années passent et il la connaît de moins en moins. Pourquoi, comment, quand a-t-elle changé à ce point ?
– Tu as passé une bonne journée ? lui demande-t-elle.
– Oui, pas trop mal. Et la tienne ? répond-il, sans réfléchir. Réfléchit-on jamais aux réponses à ces questions idiotes ? Particulièrement lorsqu’on le devrait ?
– Excellente, manifestement, comme tu peux le constater. Voire exécrable.
Fabula possède ce don de lucidité et de répartie qui avait rendu – et continuait de rendre – Jacob amoureux de sa femme.
Constatant que la « crise » était passée, il va à la salle de bain récupérer une serviette propre, qu’il passe sous l’eau tiède. Avant d’aller rejoindre sa femme, il fait couler l’eau du bain. Puis, doucement, amoureusement, il essuie la peau de Fabula. Elle lui sourit. Sans dire un mot, elle accepte de le suivre ; il la déshabille – en prenant soin de ne pas tacher sa robe – et l’invite à se glisser dans l’eau.
Pendant de longues minutes, aucune parole échangée. Jacob regarde, assis par terre, Fabula dans son bain qui enlève lentement le sang sur sa peau. Elle joue avec les caillots de sang qui se sont formés dans les replis de sa chair : dans le creux de ses coudes, entre ses doigts, sous ses ongles – qu’elle a immensément longs.
Et Jacob, désemparé, demande :
– Pourquoi ?
D’un rire en cascade, une corde de bois qui se défait et qui déboule le long d’une pente raide – le chant d’une grive solitaire (catharus fuscescens), Fabula lui dit, presque hystérique, le hoquet dans la voix :
– Le jour où tu me comprendras, non seulement les poules auront des dents, mais en plus elles danseront le tango.
Soupir de Jacob. Dos voûté de Jacob. Incompréhension de Jacob. Fatigue de Jacob.
Car Jacob et Fabula sont mariés depuis vingt ans. Jacob croyait avoir compris que sa femme était un être exceptionnellement sensible, hors norme, il ne comprend plus rien, depuis quelques mois, à son comportement erratique. Il s’accroche désespérément à la vision – nécessairement magnifiée et idéalisée – de la femme qu’il a connu voilà trop longtemps. Trop longtemps pour garder un souvenir réel de ce qu’elle a été.
04:45 Publié dans Du vent sous la peau | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




