2005.10.13

5. Où Roger, maître-plombier, se demande quel genre d’hurluberlus éduquent nos jeunes

Sur la route qui le ramenait chez lui, Roger était perplexe. Ce type était vraiment bizarre. Un professeur en plus. Il parle à ses poissons rouges, qui lui rappellent que sa femme veut divorcer, mais il l’a su lorsqu’il téléphonait d’un bar de danseuses pour qu’on vienne réparer une fuite d’eau dans sa salle de bains. Ou alors c’était peut-être que la bonne femme avait saboté l’entrée d’eau avant d’aller danser dans un bar de tout-nues ? On ne sait jamais avec les bonnes femmes.

Rien de tout cela n’aurait surpris Roger, qui avait vu neiger, tout de même. D’autant qu’il se méfiait des professeurs d’université, surtout depuis que sa fille étudiait en histoire des arts, ou quelque chose du genre, dans une université anglophone. Chez les Anglais, en plus ! Il n’y avait plus rien à comprendre en ce bas monde.

L’essentiel était qu’il avait en poche un petit chèque de 135 dollars facilement gagné, même s’il avait dû se déplacer un peu tôt pour un samedi matin de la fin de semaine de la Saint-Jean. Mais Roger était un lève-tôt. En réalité, il dormait peu. Il aimait la tranquillité et le silence de la nuit, lorsque sa femme et sa fille dormaient à poings fermés. Alors, il pouvait se consacrer en paix à sa passion : fabriquer des mouches à pêche.

En fait, ce hobby n’était pas l’unique passion de Roger. Il y avait aussi les mots-croisés, sur lesquels il était capable de travailler pendant des heures, avec autant de patience et de minutie que lorsqu’il fabriquait des mouches à pêche. Les mots sur une grille de mots-croisés, avait-il l’habitude de dire à qui voulait l’entendre, sont comme les plumes que j’utilise pour réaliser une mouche : chaque mot, chaque lettre, doit être exactement à sa place, sinon ça ne marche pas. C’est la même chose pour les mouches à pêche : si on met une plume trop longue, trop large, trop rouge ou trop jaune, on ne trompera pas le poisson, qui verra bien qu’il n’est pas devant une mouche, mais devant un ramassis de plumes et de fils de fer ; ça ne marchera pas.

Il était près de 6 heures lorsque Roger stationna sa camionnette dans le garage de son bungalow. Avec précaution, il entra dans la maison sans faire de bruit, pour ne pas réveiller ni sa femme ni sa fille. Ses airs bourrus cachaient – très bien il faut dire – un être à l’écoute de ses proches, ce qu’il possédât de plus précieux.

À sa grande surprise, sa fille Stéphanie était levée et attendait à demi endormie à côté de la cafetière que sa tasse fut remplie.

– Qu’est-ce que tu fais debout à cette heure là un samedi matin ? lui demanda son père.

– C’est le voisin qui m’a réveillée avec sa scie ronde.

– Sauteuse, scie sauteuse, pas scie ronde.

– Ronde ou sauteuse, ça réveille mal.

– Vient donc ici m’embrasser au lieu de chialer.

Avec une douceur qui aurait surpris un observateur étranger à la famille Billette – car s’était là leur patronyme – Roger étreignit tendrement sa fille unique.

– Tu étais où, toi ? lui demanda Stéphanie.

– Chez un de tes collègues dégénérés.

– C’est-à-dire ?

Stéphanie avait l’habitude de voir qualifié de dégénéré tout ce qui avait trait de près ou de loin à l’université.

– Un gars professeur d’université qui avait une fuite de lavabo. Tiens, attends.

Roger tira le chèque de sa poche et lui lut le nom :

– Jean Despavés, tu dois le connaître.

Bizarrement, Roger Billette croyait que le monde universitaire dans son vaste ensemble était peuplé de gens qui, outre leur dégénérescence, avaient la qualité de tous se connaître, à l’instar de ces Français qui vous disent, ayant appris que vous êtes de Montréal : « Ha, vous devez sûrement connaître Machin, il est de Montréal lui aussi », comme si Montréal était un minuscule village où les coureurs des bois communiquent entre eux par signaux de fumée, après une rude journée à chasser le castor.

– Ben non papa, je ne connais pas tout le monde à l’université, voyons, lui répondit sa fille.

– En tout cas, il est bizarre comme tout le monde que tu fréquentes. Une fois ma job terminée, je suis allé le voir et il était en train de parler à ses poissons rouges. J’ai pas tout compris ce qu’il me racontait – il avait l’air encore saoul de sa veillée – mais il a essayé de m’expliquer que sa femme était danseuse topless, qu’elle lui avait demandé le divorce, mais qu’il l’avait su en nourrissant ses poissons rouges ou bien en me parlant au téléphone ce matin, ça c’était vraiment pas clair.

Légitimement confuse par cette description du comportement de l’un de ses « collègues dégénérés », Stéphanie abandonna tout effort de compréhension et s’assit à la table de la cuisine pour boire son café. Son père, qui appréciait particulièrement passer du temps avec sa fille chérie, prit place en face d’elle.

– Et puis ? Ça achève ton cours ? lui demanda-t-il

Stéphanie s’était inscrite à un cours d’été, intensif, qui devait se terminer la semaine suivante, au retour du long congé de la Saint-Jean-Baptiste.

– Je te l’ai déjà dit mille fois, papa, je le termine à la fin de la semaine prochaine, juste avant la fête du Canada.

Toute référence à la fête nationale du Canada avait pour effet immédiat de mettre Roger en rogne, sa fille le savait bien, et en profitait le plus souvent possible pour le taquiner.

– La Fête du Canada. C’est quand bien juste un congé qui veut rien dire, répondit Roger comme à son habitude.

– Ben oui papa, je sais. En tout cas, j’ai mon examen final vendredi.

– C’est quoi là que tu étudies ?

– L’expressionnisme abstrait, c’est un…

– Le quoi ?

– L’expressionnisme abstrait. C’est un courant important à New York à partir de la fin de la Deuxième guerre mondiale jusqu’aux années 1960, où les artistes considéraient que leur peinture devait être le résultat total de leurs gestes, comme de leur démarche intellectuelle.

– Ah bon, fut la sibylline réponse de Roger. Et ça donne quoi ?

– Hé bien, ça donne de grands tableaux très colorés.

– Et ils dessinent quoi dans leurs tableaux ?

– Ben, des grands traits, le résultat de leurs gestes, qui sont très importants en eux-mêmes. En anglais, on appelle ça de l’action painting.

– Ouhaing.

Roger ne comprenait vraiment pas l’intérêt que portait Stéphanie au sujet de ses études. Ce n’était pas faute d’essayer, toutefois. À chaque fois que l’occasion s’y prêtait, il la questionnait et tentait de comprendre. Mais il n’y arrivait jamais. Stéphanie était inscrite à un diplôme de maîtrise en histoire de l’art et s’intéressait, dans le cadre de ses études, au courant du pop art. Andy Warhol était son artiste de prédilection, même si elle considérait que son esthétique avait été largement dépassée par ses émules. Roger, cependant, ne voyait en rien en quoi tout cela répondait à un quelconque critère de beauté. Non pas qu’il fut en désaccord à ce que sa fille étudiât l’histoire des arts, comme il disait. Lui-même ne se considérait peut-être pas un artiste, mais il savait, intimement, ce qu’était la beauté. Lorsqu’il achevait une mouche à pêche dont il était particulièrement fier, il avait l’intime conviction d’avoir réalisé quelque chose de beau, parce que sa mouche devait subjuguer les poissons en imitant la nature. Non pas parce que la mouche fut utile – la pêche était-elle utile à quoi que ce soit, outre apporter quelque plaisir au pêcheur ? – mais elle était belle, en imitant parfaitement dans la nature, aux yeux des poissons, du moins. On ne pouvait pas en dire autant d’une feuille de papier sur laquelle on avait imprimé des cannes de soupe Campbell.

– Anyway, reprit Roger. Ta mère va se réveiller bientôt. On pourrait lui faire à déjeuner, qu’est-ce que tu en penses ?

Roger avait préservé à toutes fins pratiques intacte la passion des premiers jours pour sa femme, sa fille et la vie de famille. Préparer le déjeuner avec Stéphanie pour sa femme conservait pour lui la fraîcheur des années d’enfances de sa fille. C’était sans aucun doute une raison suffisante pour que Stéphanie pardonne sans peine l’incompréhension de son père envers l’art contemporain.

– Bon, viens, on va faire des pancakes, lui dit Roger en souriant.

2005.10.09

4. Où le messager des dieux se matérialise sous la forme d’un plombier obèse

La porte à peine ouverte, les sentiments que Jean Despavés entretenait envers l’existence en général et sa journée à peine entamée en particulier se trouvaient passablement remis en question. Il lui aurait été bien difficile de qualifier son état d’esprit. Peut-être aurait-il pu dire qu’il – son esprit – flottait dans un brouillard opaque, glauque et brunâtre. Aurait-il eu quelque peu le sens de la métaphore qu’il l’aurait comparé à un somnambule aveugle arpentant les rues de Londres par une sombre nuit brumeuse et sans Lune.

Si l’Apparition, l’être devant lui, était le messager des dieux pressenti, il y avait de quoi devenir athée en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire. Mais l’Apparition n’offrit pas le loisir à Jean Despavés d’élaborer plus avant sa réflexion théologico-métaphysique :

– Ouais, c’est vous qu’y avez appelé pour la fuite ? questionna l’Apparition, un immense bonhomme bedonnant, vêtu d’un jeans et d’un t-shirt au coloris douteux.

– En effet, répondit Jean.

– Moé, c’est Roger.

– Moi c’est Jean, enchanté.

– Bon, i’ est où ce lavabo ?

Le temps que Jean eût reconduit l’ineffable Roger au lieu du désastre, il en profita pour se faire une tasse de café et s’alluma une cigarette.

Le sens des événements qui lui tombaient dessus échappait totalement à Jean. Il faut dire qu’il était alors 5h du matin, le soleil se levait à peine, et que, dans les douze dernières heures, Jean avait ingurgité plus d’alcool qu’il n’en avait jamais bu en une semaine complète, une partie de son loft avait été inondé, il venait d’apprendre que sa femme le quittait et il avait terriblement mal à la tête.

– Des aspirines, dit-il tout haut, comme s’il venait de se souvenir d’une vérité importante trop facilement oubliée.

À la salle de bains, en contournant le plombier qui s’afférait à sa tâche, ahanant, Jean parvint à attraper la bouteille de comprimés. Les aspirines avalées, il s’en retourna s’asseoir dans le coin salon de son loft.

Confortablement installé dans un fauteuil (réplique d’un classique de Wassily de Breuer), il essaya de trier ses pensées et les expériences vécues ces dernières heures.

– Voyons voir, se dit-il, il y a une danseuse magnifique (quel est son nom déjà ?), des amis complètement saouls, une voiture défoncée, ma femme qui me quitte et un plombier dans ma salle de bains. Il est nécessaire que tout cela ait un sens. Sinon la vie n’en a véritablement aucun. Moi qui ai d’ordinaire une vie si calme, sereine et rangée, il est en toute logique impossible que la conjonction rarissime d’événements aussi extraordinaires ne signifie rien.

Peu coutumier de l’introspection, Jean n’arrivait pas à donner un sens quelconque aux catastrophes qui s’étaient aussi cruellement abattues sur lui. L’effet conjugué de l’alcool et de la poignée de porte, malgré les aspirines, rendait insupportable la simple existence de sa boîte crânienne.

 Il se leva donc, et alla nourrir ses deux petits poissons rouges, qui pataugeaient dolemment dans leur bocal rond.

– Venez, venez mes petits. Tiens, du bon manger pour les ti-poissons à Jean.

Sourds à ces gentilles paroles, Socrate et Aphrodite s’agitèrent néanmoins, attirés par les flocons qui flottaient au-dessus leur tête.

– Vous au moins, vous n’avez pas tous ces soucis.

Jean, de fait, vouait une empathie infinie pour ses petits poissons rouges. Il ne pouvait passer à côté de leur bocal sans leur dire un petit mot. C’est avec une attention toute paternelle qu’il les nourrissait et lavait quotidiennement leur aquarium. Ce qui avait le don d’exaspérer Sophie, sa future ex-épouse.

Cette pensée lui ayant traversé l’esprit, Jean se renfrogna.

– Salope.

– Hein ?

Le plombier, qui s’était approché de Jean, l’avait vu aux côtés du bocal de poissons rouges.

– Excusez-moi, j’étais perdu dans mes pensées, répondit Jean.

– Ouais. Bon, j’ai réparé votre fuite d’eau. Vous aviez pas bricolé un peu l’entrée d’eau par hasard ?

– Non, pourquoi ?

– Parce qu’il y avait un gasket posé tout croche après le faucet d’entrée.

– Un gasket après le faucet ? répéta Jean, interloqué.

– Anyway, ça va faire 135 piastres pour la job.

– Quoi ? 135 dollars ! Ça ne fait même pas une demi-heure que vous êtes ici !

– Ben là, on est samedi dans la nuit, c’est la fin de semaine de la Saint-Jean, pis c’est un appel d’urgence. Ça fait que c’est temps triple, plus les pièces.

Jean désirait tout sauf s’obstiner avec un plombier à 5 heures du matin, particulièrement dans l’état mental et physique dans lequel il se trouvait.

– Bon ok, je vais vous faire un chèque, dit-il, de guerre lasse.

Le chèque en mains, le plombier restait tout de même planté là, au beau milieu de la pièce, à dévisager les poissons de Jean.

– Heu, je m’excuse de ne pas me mêler de ce qui me regarde, finit-il par articuler, mais pourquoi avez-vous traité vos poissons de salopes, tout à l’heure ?

– De salopes ? Interloqué, Jean ne se rappelait plus trop bien ses propres paroles. Ah, oui, pardonnez-moi, mais je pensais à ma femme. Enfin, à ma future ex-femme qui n’aime pas mes poissons rouges.

– Pourquoi « future ex-femme »?

– Parce qu’en parlant à mes poissons rouges, je me suis rappelé les dernières heures que j’avais traversé, le bar de danseuses, la fuite d’eau et que ma femme m’a appris qu’elle demanderait le divorce.

– Vos poissons rouges vous ont appris que votre femme voulait divorcer d’une tout-nue ?

– Non, non, non ! – Jean faillit ajouter « abruti », mais s’en abstint. Tout à l’heure, lorsque je vous ai parlé au téléphone, je revenais d’un bar de danseuses, et j’ai appris que ma femme voulait divorcer.

– Je n’ai jamais dit que votre femme voulait divorcer dans un bar topless, se défendit avec justesse le plombier.

– Mais non, bordel de merde ! fit Jean, dont le degré de patience diminuait exponentiellement et dans une direction inversement proportionnelle au temps qui avançait. Lorsque je vous ai téléphoné, j’ai aperçu sur la table du téléphone, je revenais … Ah ! et puis laissez donc tomber.

– Ok, ok je ne me mêlais pas de mes affaires. Bon ben bonne journée, j’ai remplacé le gasket ; il devrait tenir un bon bout.

– Merci, bonne journée.

– Bonne Saint-Jean.

– C’est ça, au revoir.

Avec un soulagement qui lui aurait paru disproportionné par rapport à la situation, s’il avait été dans son état normal, Jean referma la porte sur Roger, maître-plombier, puis courut s’allonger dans son lit, où, d’épuisement, le sommeil le gagna instantanément.

2005.09.14

3. Où le professeur de finance entrevoit la Signification de l’Existence

    Rentré chez lui, c’est avec toutes les difficultés du monde que Jean a essayé de déverrouiller la porte d’entrée de son appartement. S’y reprenant deux, trois, dix fois, avant de constater qu’il essayait de faire pénétrer la clef du cadenas de son vélo dans la serrure, il a fini par réussir, péniblement, à entrer dans son loft, très à la mode.

    Comme plusieurs jeunes professionnels de sa catégorie, Jean avait la fierté d’être le propriétaire d’un loft. Un appartement avec peu ou pas de divisions. Le concept trouvait son origine à New York, dans les années 1980, alors qu’on avait converti d’anciennes usines en ateliers pour les artistes, devenus rapidement des appartements où ils habitaient. Puis, assez rapidement, de jeunes avocats, brookers et autres professionnels se sont appropriés ces lieux, maintenant très à la mode. Longtemps après que la mode eût fait bien son temps à Brooklin, on a répété le principe dans toutes les grandes villes d’Amérique du Nord.

    Dans le cas du très chic et très à la mode loft de Jean Despavés, il ne s’agit pas, toutefois, d’une ancienne usine reconvertie en appartements, mais bien d’un immeuble neuf, construit dans un quartier tout aussi chic et à la mode, répondant rigoureusement aux standards actuels du Code du bâtiment, qui se différencie des appartements ordinaires par trois caractéristiques. Premièrement on l’appelle un loft, ce qui permet de le distinguer socialement : on doit dire négligemment j’habite un loft plutôt qu’un appartement, comme on dirait une petite villa, plutôt qu’une maison de campagne. Deuxièmement, il coûte cinquante pour cent de plus à acquérir que les appartements de même superficie. Troisièmement, et corollairement aux deux premières caractéristiques, le promoteur immobilier pouvant ainsi faire un plus grand profit grâce au prix de vente élevés (grâce aux très utiles lois du marché), en réalise un plus grand encore en économisant sur les matériaux qui auraient dû normalement servir à la construction de cloisons intérieures.

    Quoi qu’il en soit, à peine entré dans son appartement chic et à la mode, habité par l’impression de regarder le monde à travers des lunettes qui auraient été léchées goulûment par un chien et par celle d’avoir l’intérieur de la bouche tapissée de papiers-mouchoirs, Jean Despavés a retrouvé une sérénité et un calme qui lui apparurent sans prix.

    Cela n’allait pas durer.

    Tout ce qu’intéressait Jean était de se brosser les dents, d’avaler quelques cachets d’aspirine et de boire un bon litre d’eau gazeuse. Son univers mental se limitait à la réalisation de ces trois tâches et rien n’aurait pu l’en détourner. Enfin, presque rien.

    En pénétrant dans sa salle de bains, il ressentit une sensation singulière. Certes, ce début d’été était particulièrement pluvieux et humide, mais pas au point où nos pieds en viennent à faire entendre des bruits de d’éponges qu’on essore. C’est donc en dépit de son état mental affecté que Jean Despavés constata que son plancher était recouvert d’une couche de quelques centimètres d’eau. Le désastre trouvait sa source, c’est le cas de le dire, à proximité de l’entrée d’eau du lavabo. Le seul commentaire que la cervelle imbibée d’alcool et vidée d’adrénaline de Jean était en mesure de produire fut :

    – Ha, shit !

    L’urgence l’action commandant une réaction rapide, Jean Despavés ne fit ni une ni deux, tourna sur ses talons, glissa sur les carreaux, perdit l’équilibre, se fracassa le crane sur la poignée – « Ayoye, tabarnack » – se releva de peine et de misère, arracha la première serviette qui traînait, l’appliqua sur sa tête, claudiqua jusqu’à son bureau en tenant la serviette sur sa tête d’une main, heurta une paire de chaussures de sa femme qui traînait par terre – « Ciboire » – et chercha le numéro de téléphone d’un plombier dans l’annuaire des pages jaunes, qu’il signala.

    – Ouais ?

    – Allô ? Je suis bien chez « Roger A-1 plomberie générale » ?

    – Ouais.

    – J’ai une fuite d’eau, pouvez-vous venir ?

    – Ça dépend. C’est où ?

    – Plateau.

    – Vous avez un plateau qui fuit ?

    – Non, non, j’habite sur le Plateau Mont-Royal. C’est mon lavabo qui fuit.

    – Ha. Ouhaing. On est samedi, c’est une longue fin de semaine de congé, il est 4 heures du matin, pas sûr que ça me tente de me déplacer.

    – Vous êtes pas supposé répondre aux urgences ?

    Jean commençait à s’exaspérer. Mais l’ineffable maître plombier lui répondit :

    – C’est moé qui décide si c’est une urgence, ok ?

    – Ok, ok, ne vous énervez pas. Alors, vous pourriez venir le plus rapidement possible, ou au moins me dire ce que je dois faire ?

    – Vous faites quoi dans la vie ?

    – Hein ? Professeur de finance à l’université, pourquoi ?

    – Touchez à rien, vous allez empirer les choses. Bon, c’est beau, j’arrive.

    Après avoir transmis son adresse au nommé Roger, Jean raccrocha le combiné, perplexe. Sa perplexité ne fut pas moindre, lorsqu’il vit, déposé à côté du téléphone, la Signification de l’Existence. Elle avait la forme d’une petite enveloppe adressée à son nom.

    S’asseyant – enfin ! – tout en posant sa tête, toujours enveloppée par une serviette, par bras interposé sur l’accoudoir du fauteuil, Jean Despavés décacheta l’enveloppe et entama sa lecture. Il reconnut aisément l’écriture de Sophie.

Jean,

Je te quitte. Je devrais savoir qu’on ne commence jamais une lettre au « je ». Bien sûr. Je devrais savoir aussi qu’il n’est pas très civilisé de laisser un petit mot pour apprendre à son mari pour lui apprendre qu’on a demandé le divorce. Mais je n’ai jamais su appliquer les principes de l’étiquette, que je connais fort bien, au demeurant.

    – En effet, salope.

Depuis quelque temps, j’essaie sans succès de te faire comprendre que tu es ennuyeux, prévisible, que tu ne fais aucun effort pour comprendre ce que je désire et ce à quoi j’aspire, …

    – Ce que tu aspires, c’est mon air vital, hyène édentée.

… que tu ne remues tes neurones que pour réfléchir à tes petits cours merdiques qu’une poignée d’étudiants aphasiques absorbent comme les éponges absorbent l’eau crasseuse de l’océan, que tu ne fais aucun effort pour que nous réussissions notre vie de couple comme nous nous l’étions promis.

Tu recevras donc dans les prochains jours les documents nécessaires de la part de mon avocate. Comprends bien que c’est toi qui me pousse à cette solution extrême que je n’ai jamais souhaitée.

    – (grognements indistincts)

J’espère que tu seras heureux.

Sophie

    Là voilà, se dit Jean, là voilà la Signification de l’Existence, qui me frappe de plein fouet : je me suis fait jeter dehors d’un club de danseuses, une voiture a été partiellement démolie par ma faute, mon lavabo fuit, je me suis fracassé le crâne et ma femme me quitte. À n’en pas douter, il s’agit là d’une conjecture divine et un messager des dieux viendra sans doute me visiter pour m’en apprendre le sens profond, ma vie sera transformée et je serai dorénavant un Homme Nouveau.

    Signe entre les signes, au moment où il terminait cette réflexion, Jean entendit le carillon de la porte d’entrée sonner.

2005.09.07

2. Où il est question d’un jeune professeur d’université, d’une strip-teaseuse et d’une clef à molette

     Jean Despavés était un jeune professeur de finance dans une Grande École de Commerce. Comme tous les professeurs des Grandes Écoles de Commerce, il croyait être capable de voguer sur le Grand Océan du Réel, alors que les modèles mathématiques qu’il enseignait à ses étudiants ressemblaient bien davantage à des frégates en modèle réduit comme ceux que bien des petits garçons ont assemblé à l’aide de la colle idoine, qu’à de véritables navires, tout juste bons à couler dans l’eau de la baignoire. Convaincu que l’enseignement du cours «Méthodes de gestion de la trésorerie appliquées à l’industrie des nouvelles technologies II» lui donnait la compétence d’un vice-président finances (dans les Grandes Écoles de Commerce tout le monde porte à un moment ou l’autre le titre de vice-président finances – «vépé» dans le vocable qui leur est propre – ; celui du Comité pour l’Action Financière Internationale, CAFI, ou celui du Comité de la Machine à Café Infect, CMCI, par exemple) d’une multinationale des nouveaux médias, il possédait une très haute estime de lui-même. Ni plus, ni moins, d’ailleurs, que l’ensemble de ses collègues.
    On se demande, d’ailleurs, quelle obscure raison, profondément refoulée dans son inconscient, l’avait poussé à se porter acquéreur de deux poissons rouges, qui, du reste comme nous l’avons vu, n’étaient pas tout à fait rouge, voire pas du tout pour l’un d’entre eux, et, a fortiori, à leur donner des noms aussi saugrenus. Quoiqu’il en soit pour l’instant, ne précipitons pas les choses, en ce très petit matin d’un mois de juin, Jean Despavés se souciait de ses poissons rouges comme de sa première brosse à dents. Non pas qu’il eusse perdu son amour pour ses sympathiques Carassius Auratus, ni même d’intérêt pour son auto-biographie et les accessoires de sa prime enfance. Cependant, l’heure, même matinale, comme on dit dans les romans et dans les chroniques de faits divers, était grave.
Après une soirée arrosée en compagnie de deux collègues, l’un du département du Marketing et l’autre du département des Ressources Humaines (RH pour les initiés) – car on ne se fréquente pas entre membres du même département, de peur d’étaler au grand jour son ignorance crasse de la matière qu’on est censé enseigner en commun –, nos trois compères, ronds comme une flopée de queues de pelle, ont dirigé leurs pas vers un petit établissement, où l’on présente des spectacles où de jeunes femmes, aussi courtement vêtues que l’été peut l’être en Sibérie (court), dansent pour le bon plaisir de la distinguée clientèle.
     C’est au cours de cette soirée culturelle que Jean Despavés fit la rencontre de Schéhérazade, Annie Beaupré dans la vie vêtue. D’une grande beauté, Schéhérazade – accordons-lui le droit de conserver son nom d’artiste – est d’origine égyptienne par son père, syrienne par sa mère. À chacune de ses entrées en scène – «Messieurs, accueillons maintenant chaleureusement la douce et sensuelle Schéhérazade qui nous offre encore une fois un magnifique et exceptionnel spectacle» ; applaudissements discrets – c’est un peu l’Orient qui déambule sur le plancher du chic cabaret La Cabane du Sexe dans une banlieue de la ville de Montréal.
     On doit avouer que le décor de La Cabane du Sexe possède très peu de caractère oriental, ni même aucun exotisme qui soit. Pour l’autochtone, s’entend. La corde sensible du plus blasé des Parisiens aurait sans doute vibré à cet étalage du plus pur mauvais goût, mais pour le Montréalais typique, il s’agit là de rien de plus qu’une réplique bon marché d’une vague «cabane à sucre». Les murs sont tapissés de larges panneaux de faux bois foncé, quelques inutiles poutres s’entrecroisent au plafond et les chaises ont l’inconfort du rustique. Au mur, on aurait pu admirer, n’eut été du magnifique et exceptionnel spectacle des douces et sensuelles danseuses qui devait normalement être l’objet du regard de la clientèle, plusieurs décorations que la charité commande de qualifier d’hétéroclites, sans plus. Une horloge « Drink Miller Lite » cerclée de laiton écaillé et ornée d’un néon rose. Une tête d’orignal empaillée depuis si longtemps qu’il en avait perdu un œil, l’autre ayant été remplacé par une balle de golf, et qu’un de ses bois tenait en place par le concours aléatoire d’une bande de grossier ruban adhésif bleu royal. Une vieille photo de James Dean au coloris incertain, plastifiée et fixée au mur par trois clous rouillés et une vis neuve. Une peau de castor punaisée sur une colonne en stuc. Et à l’entrée de la salle de toilettes, un faux saumon en caoutchouc, comme s’il était empaillé sur une planchette de plastique imitant le bois, en dessous duquel il y a un petit bouton interrupteur sur lequel on peut appuyer et voir, au grand étonnement du spectateur, le poisson commencer à ouvrir et fermer la bouche, tout en se tortillant sur sa planchette, la voix de Frank Sinatra chantant «The Lady is a Tramp» en fond sonore.
     C’est donc planté dans ce décor d’un goût particulièrement douteux que la vie de Jean Despavés fut transformée le 22 juin 2001. Ne voulant pas demeurer en reste sur l’orgueil de ses collègues, faisant mine d’être un habitué de ces endroits là, d’un signe de la main, il fait comprendre à la douce et sensuelle Schéhérazade qu’il désire qu’elle exécute un de ses magnifiques et exceptionnels spectacles à sa table. Autrement dit, il a callé la danseuse pour une danse à 5 piastres. On doit noter, pour la bonne intelligence du récit, que le propriétaire de l’établissement, Billy «Bob» Ducharme, ayant des principes et une morale, n’autorise pas que la clientèle touche le corps des almées de son chic cabaret. Autrement dit, contrairement à l’ensemble des bars de danseuses de la ville, on ne peut pas commander de «danses à 10 piastres» au très sélect La Cabane du Sexe.
     L’ignorance est bien mauvaise conseillère de l’action, nous apprend la sagesse populaire. Jean Despavés aurait bien fait de relire les pages roses du Petit Larousse avant de s’aventurer en des milieux dont il ne maîtrisait les us et coutumes qu’approximativement. Fanfaronnant fièrement, tel un paon au jardin zoologique, question d’épater ses collègues, il jeta négligemment un billet de vingt dollars sur la table, croyant ainsi s’approprier un droit de cuissage bien peu courtois sur la personne, ou plutôt le corps, de la douce et sensuelle Schéhérazade qui exécutait son magnifique et exceptionnel spectacle. Mal lui prit donc de vérifier la rotondité de la fesse gauche de la belle, ce qu’il comprit relativement rapidement, compte tenu de son état aviné. La vérité lui apparut sous la forme d’un jeune homme qui avait, dans l’esprit confus de Jean Despavés, la corpulence, la masse et l’altitude de l’Empire State Building. Et c’est d’un délicat :
     – Toé, dehors.
que le colosse fit comprendre à notre infortuné ami que la fête était terminée.
     Cependant, il se souvint pertinemment avoir laissé sa raison et son bon sens dans le fond d’une bouteille, laquelle se trouvait à des lieues de lui à cette heure tardive, ce qui le poussa à répliquer :
     – Qu’est-ce qu’il y a de mal ? J’ai payé vingt piastres, je peux ben toucher !
     Le tout joliment agrémenté d’une série de jurons.
     Malheureuse initiative.
     Sans trop d’efforts, l’orang-outang précipita Jean Despavés et ses amis de fortune sur le trottoir en moins de temps qu’il n’en fût pour qu’ils puissent se rendre compte de quoi que ce soit. Question d’ajouter l’insulte à l’injure, le sympathique portier cria aux fêtards :
     – Juste un petit conseil : ne remettez jamais vos pattes sales icitte, ou ben vous allez avoir affaire à moé, ma gang de tabarnack !
     Insulté jusque dans les profondeurs de son orgueil, qu’il avait particulièrement abyssal, Jean Despavés eût l’idée de génie de vouloir se mesurer – le terme est particulièrement à propos – physiquement à son interlocuteur. Ce dernier, exaspéré du trouble-fête, saisit la première chose qui tomba sous sa main, une gigantesque clef à molette, et entreprit de poursuivre le malotru. Malheureusement, comme nous l’enseignent les lois de Newton, il faut une énergie d’une importance proportionnelle à la masse de l’objet qu’on désire déplacer pour lui permettre d’atteindre une vitesse quelconque. Le colosse fut donc plus lent à se mettre en branle que ne le furent nos amis, qui atteignirent la voiture de l’un d’eux avant lui et s’y réfugièrent. Plus rapides, mais néanmoins pas suffisamment pour parvenir à démarrer le moteur avant que le monstre n’atteigne le véhicule, dont il entreprit de remodeler l’aspect suivant de critères esthétiques qui lui étaient propres, aidé dans son projet par la clef à molette qui remplissait son office fort efficacement.
     C’est donc, quelques minutes plus tard, une fois le moteur mis en marche, au volant d’une Volvo à laquelle manquaient quelques feux clignotant, un rétroviseur et une lunette arrière, que Jean Despavés et ses confrères et néanmoins amis, roulèrent à une vitesse dépassant largement la limite permise en direction du centre-ville, de l’est de la ville, de l’ouest de la ville, ils n’en surent jamais rien, mais certainement dans une direction la plus opposée possible d’où se trouve la Cabane du Sexe, où, d’ailleurs, ils ne remirent plus jamais les pieds, tel qu’il avait été convenu sur le trottoir un peu plus tôt.

2005.09.05

1. Où l’on fait la connaissance de Socrate et d’Aphrodite

LES PETITS POISSONS ROUGES PEUVENT VOLER
Si on les transporte dans un avion

PREMIÈRE PARTIE

Où il est question de finance internationale, d’une strip-teaseuse, d’un plombier, d’une grossiste en objets érotiques, d’un professeur et de deux petits poissons rouges pas tout à fait rouges

 

Chapitre 1

Où l’on fait la connaissance de Socrate et d’Aphrodite

 

     Socrate et Aphrodite étaient deux jolis poissons rouges. Enfin, jolis, on en laissera le lecteur juger. Rouge, rien n’est moins sûr. Certes, c’étaient deux poissons rouges, comme dans les mots-croisés : « Poisson rouge », trois lettres : ide. L’un était presque rouge, d’un rose saumoné, presque orangé. Mais pas tout à fait. Tirant un peu trop sur le rouge, quand même, pour être de couleur saumon, ce qui aurait été biologiquement contradictoire avec sa condition de poisson rouge. Vermillon, disons. L’autre, par contre, était noir, noir comme la nuit la plus noire, sans lune sombre et orageuse, etc. Et sa tête s’ornait de deux gigantesques yeux globuleux, comme des boules de billard noires (enfin plus petites, puisqu’il était tout de même de la taille d’un poisson rouge, quoique noir).

     Tous les deux évoluaient plutôt heureux dans un petit bocal rond tapissé de pierres multicolores, dans lesquelles semblait pousser une plante supposée aquatique (vue sa position) en plastique plus vert que le vert « bourgeon éclatant d’un matin printanier » des peintures Relux. Nos deux piscicoles amis écoulaient des jours sans histoire.

     Le poisson rouge noir s’appelait Socrate. Le poisson rouge vermillon se nommait Aphrodite. Dieu seul sait pourquoi ils avaient ces noms étranges. Enfin, pas que Dieu, bien sûr, puisque c’est l’inénarrable Julien Despavés qui les baptisât ainsi, sur lequel nous en apprendrons davantage au chapitre 2.